H Gallery, Paris

Exposition du 07 avril 2018 au 12 mai 2018


A l'intérieur de la Réponse, Claire Lesteven


Du 7 avril au 12 mai, la H Gallery présente les photographies de Claire Lesteven : tour d’horizon à 180° de paysages urbains du quotidien. 

La photographie semble être l’effet d’un souffle magique. Dans une forme concave, mille nuance de gris dessinent, en négatif, de grandes grues, au bord d’un fleuve portuaire, entourées d’un large halo immaculé. Tandis que les éléments du paysage sont nettement taillés dans la lumière, les bordures de l’image s’essoufflent lentement en dégradé, dans une onde floutée et veloutée. Se créent alors des jeux de transparence dans lesquels se superposent les obliques des immeubles, qui se cambrent et s’arrondissent, aux extrémités du panorama. Les perspectives s’impriment les unes derrière les autres et s’enchevêtrent dans une photographie qui démultiplie les points de vue. A la manière d’un tableau cubiste, ou d’un roman polyphonique, ce puzzle tire son harmonie de ses pièces manquantes ou mal casées.

Impossible alors de ne pas se demander : comment c’est fait ? Claire Lesteven recycle le procédé fascinant de la camera obscura, qu’elle fabrique à l’aide des moyens du bord : gigantesques citernes de bois, nécessitant une remorque pour être transportée, structures industrielles, cylindres en cartons… Les formats et matériaux des machines sont divers, si bien que l’image photographique se singularise, selon la matrice qui l’a vue naître. Le procédé est à l’image du paysage : fait d’éléments triviaux du quotidien, sublimés dans un mélange ingénieux de temps et de lumière, non loin de l’univers bétonné de poésie de Jim Jarmusch dans son film Paterson

Les photographies de Claire Lesteven évoquent ainsi, les paysages de google street view, revêtus d’un vernis d’aluminium, ou bien, ceux d’un jeu vidéo à l’atmosphère nocturne et métallique, dont un bug aurait fait dérailler la cohérence du décor virtuel. Car les clichés sont teintés de virtualité. Il sont dignes d’un rêve, indifférent aux unités de temps et de lieux du monde réel, juxtaposant les impressions pour créer un univers dont l’incohérence est possible et ravissante.

Cette multiplication des points de vues est obtenue grâces à de multiples sténopés : la boîte noire est percée de plusieurs petits trous, qui laissent entrer diverses sources de lumière frontales et latérales : le faisceau lumineux est plus long et se diffuse obliquement sur le papier photosensible, créant une onde imprécise et incurvée, au dessus des autres prises de vue. Ainsi le procédé photographique décompose t-il la vision, faisant état d’un regard au ralenti, inapte à synthétiser les perspectives. Chaque point de vue résonne en écho et retentit sur le suivant, comme lorsque nous regardons une vive source de lumière, qui tâche d’une trace noire notre vision. Claire Lesteven nous donne à conce-voir notre propre rétine. Paysage dans une paupière : la boîte noire se fait boîte crânienne, réponse dans laquelle résident toutes les questions.

Texte : Elodie Réquillart

Crédit visuel : Claire Lesteven, Quai à diverses, 2006, Photographie à multi-sténopés, 37x104 cm